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Pour participer à ce numéro hors série, nous avons choisi de questionner trois artistes guadeloupéens de générations différentes et aux parcours de formation différents. Nous vous proposons aussi trois reproductions de peintures par artistes, avec leur aimable autorisation.

 

Les questions furent les suivantes :

 

1) Dans un monde où l'image est "reine" comment expliquez-vous la place des plasticiens dans l'aire culturelle caribéenne et/ou comment la définiriez-vous dans l'idéal ?

 

2) Les peuples caribéens et africains sont souvent décrits (voire reconnues par nous-même) comme étant très créatifs et inventifs. Pourtant, nous connaissons la situation politique de beaucoup des pays de ces espaces géographiques. En quoi l'art, au sens large, pourrait être vecteur de changement(s), selon vous ?

 

3) Adan on mond ki ka machandé toutbiten, ès ou ka pansé ni mwayen dépasé sistèm lasa épi imaj-é-lidé ? Si ou ka di sa pé fèt, ès ou pé di nou an ki mannyè, dapré vou ?

 

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Réponses des artistes, posées ici du plus "ancien" au plus "jeune".

Rico ROBERTO

"Né en 1946 à la Guadeloupe Vit et travaille à Nice Artiste guadeloupéen ayant fait ses études aux Beaux-arts de Paris, ayant vécu au Sénégal, voyagé au Canada, dans la Caraïbe, en Europe, en Amérique et vivant à Nice, Rico Roberto développe en parallèle plusieurs pratiques : peinture, sculpture, assemblage, installation."

L'art et la culture, dévoilent d'une manière significative les particularités d'un peuple vis à vis d'un autre.

Le kréyol et le gwo-ka, sont des éléments majeurs de nôtre identité il est important qu'ils occupent aujourd'hui leur place et rôle dans la société, mais celà bien sûr grâce au combat de nombreux guadeloupéens.

Les artistes plasticiens doivent étre concients des responsabilités qu'ils ont en tant que témoins de leur temps, face aux rendez vous de l'histoire.

 

Il est évident que les artistes caribéens, voire africains, n'échappent pas à ces flots des nouveaux codes de l'art dit  "contemporains," et au marché de l'art avec ses formes de manipulation  et d'aliénation.

La séduction est grande, le désir d'exister sur la scène internationale, peut générer des productions plus ou moins convenues à l'image des caribéens et africains.

 

Devenir contemporain, par son art, reviendrait non pas à se soumettre à des normes étrangères, dominatrices, mais à créer de l'inédit qui donne à penser son vécu en puisant dans ses propres valeurs, à rester soi-même.

Dans le contexte transculturel d'une caraîbe plurielle, avec son histoire de foyers civilisationnels, avec son ouverture sur d'autres cultures.

Aussi avec sa perméabilité à la pratique des nouvelles technologies de l'image.

 

Les pratiques d'art deviennent un lieu d'émancipation et libération, par résistance et instauration de sens.

La Caraïbe, étant la synthèse de toutes les civilisations, les races, les cultures, d'ou ce synchrétisme culturel qui se dévoile à la face du monde, et qui porte à Edouard Glissant, le sens et la substance de son " Traité du Tout-Monde ". C'est dans ce cadre que nous pouvons nous affirmer vis à vis de nos populations, et le reste du monde.

À ce propos, la Biennale de l'art africain contemporain, (le Dak'art) est un véritable miroir incontournable dans ce domaine.

Et je peux vous l'assurer pour l'avoir vécu, lorsque nous autres de la diaspora, avons l'honneur d'y participer, il y a une sorte d'énergie positive qui monte en nous, l'assurance, la force et la fierté !

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Je cite ici,  Aimé Césaire :

                

Ce pays souffre d'une révolution refoulée

On nous a volé notre révolution.

La pire erreur serait de croire que les Antilles dénuées de partis politiques puissants sont dénuées de volonté puissante.

Nous savons très bien ce que nous voulons.

La liberté, la dignité, la justice, Noël brulé.

 ...

Un des éléments, l'élément capital du malaise antillais, l'existence dans ces îles d'un bloc homogène, d'un peuple qui depuis trois siècles cherche à s'exprimer et a créer.

 

Les Caribéens possèdent en eux l'Afrique ique, tout le monde sait bien que les artistes contemporains occidentaux, de Modigliani, à klee, de Miro, à Picasso, et j'en passe, se sont tous inspirés de l'art Nègre.

Que nous soyons créatifs et inventifs, il suffit de jetter un regard lucide sur ces régions pour voir à quel point les individus font preuve d'ingéniosités et celà dans bien des domaines.

 

La colonisation, a installé son processus d'exploitation avec des outils, comme l'aliénation culturelle, l'assimilation, entre autres, si bien que les dominés se portent les garants de la cultre et des arts du dominant.

 

Il est donc incontestable que changer les choses, passe en premier lieu par une réapropriation de nous-mêmes en tant qu'individus, de nôtre culture, de nos arts.

La partie qui est en  nous, que nous avons toujours refoulée, ignorée dans le miroir nous manque énormément, et celà donne des perturbations catastrophiques dans les esprits qui font obstacle à l'évolution des individus.

Je vais citer Jean-Paul Sartre, dans une préface à l'anthologie de la poésie nègre et malgache, éditée par Senghor : "La Négritude objective s'exprime par les moeurs, les arts, les chants et les danses des populations africaines... La Négritude est dialectique ; elle figure le dépassement d'une situation définie par des consciences libres. Il insiste sur l'importance qu'a l'art pour la conscience de la Négritude : Elle est un appel à un don, elle ne peut se faire entendre et s'offrir que par le moyen de l'oeuvre d'art qui est appel à la liberté du spectateur et générosité absolue".

 

 Et Césaire, lui même disait s'adréssant aux intellectuels et artites : "Nous devons aider le peuple dans sa lutte contre l'exploitation, et nous le pouvons car l'art et la culture sont des éléments importants dans une civilisation, qui forment et éduquent les populations." 

 

Il est évident que l'art porte à un peuple, des éléments qui l'aident à prendre conscience de lui même, pour avancer dans la vie, et c'est là le fameux : " Connais-toi, toi même", et puis encore, "d'où venons nous, que faisons nous, où allons nous" !

Rhalis CANGOU

Plasticien guadeloupéen installé à Marseille (France). Crédo : "FAIRE PARLER LE DESSIN…LA PEINTURE ETC…PAR LE BIAIS DES COSMOGONIES AFRICAINE – AFRO CARAIBEENNE"

Réponse 1

Awtis pent plastisyen, adan èspas karibéyen la tini onpil biten a fè, o nivo kwéyasyon adan èspas karib-la, é osi o nivo tout laliwon Latè. Men tini on biten ki domaj, sé kè awtis ka woulé pou yo menm. Men, an menm di tan pou limanité. Men souvan kon fwansé ka di : "nul n'est prophète chez lui". Donk, ki vé di kè sé an déwò adan péyi dèyè kè ou ka'y touvé rèkonésans.. Épi, o nivo édikasyon kiltirèl, pèp-la pa édiké osi pou achté é mété an valè sa ki ta yo !!! Sé on biten ki pwofon : "Nèg pa ka-y adan mizé, épi pa twòp non pli adan vèwnisaj... Tini on travay dè konsyantizasyon a fè à nivo lasa. An paka jénéralizé men sa ki wouvè asi lé zaw (les arts) ra kon nèg a zyé blé....(humour) sé pou ri. Men lèspwa pa mò, sa ké vini.

Réponse 2

Law ka fè pèp sanblé, nasyon... Ou pé paka palé menm lang ki on moun, ni tini menm koulè a po... Men douvan on penti zò ka'y ni menm émosyon-la, menm santiman-la... An ka'y ba'w on ègzanp : sa ka fè plis ki dis 10 lanné an ka fè la penti, èspo... atèlyé... ki an kwiyé mwen menm : "art cosmogonique afro-africain-caraïbéen" ; ében monchè an vwè blan (éropéyen, arab...) touvé sa an ka fè la a gou a yo. É sé vwé, an tan nowmal, mwen épi sé moun lasa téké kwazé, men, nou pa té ké jen palé ni bokanté.  Pawkont adan liyannaj awtistik nou ka bokanté kon si nou té ja kontwé dèpi lontan ! Wi piti ! Mi maji a law.

On ti kou an fwansé pou sa ki paka konpwann gwadloupéyen :

L'art est un puissant vecteur de communication entre les nations, les peuples... La rencontre de l'un vers l'autre, ou des uns vers les autres, normalement l'art casse les codes, les clichés, les préjugés... C'est à travers l'art (les arts) que nos ancêtres noirs égyptiens "pharaons" ont laissé de nombreux témoignages tels que les pyramides, les sphinx, les tombeaux véritables chefs - d'oeuvres !!!

Idem pour nos ancêtres kalinago(s) avec les roches gravées de Trois-Rivières (Guadeloupe) etc.... Le grand Zimbabwe en Afrique, etc... les constructions architecturales du nord du Mali...

Réponse 3

Awa !!! Dapwé kakwè an mwen, limaj é lidé byen bèl, men adan sistèm kapitalis-lasa : sé on sèl boulvès adan le mond antyé ki méwité pou rivé a bout a sa !!!! Onpil lanné dè lit pou mété tousa gèl anba !! Konba dèyè pòkò mannyé.

Hébert ÉDAU

Né en 1974. Plasticien, scénographe et professeur d’arts plastiques certifié.

Diplômé d'école d'art, sa pratique picturale depuis 1999 questionne le paysage.

Réponse 1

Nous ne sommes pas des héritiers privilégiés des artistes de Lascaux ou de Chauvet, ni des bâtisseurs de cathédrale, mais des marqueurs de paroles. Nous avons dissimulé l’image dans nos palabres, je dirai même plus, nous avons enfoui notre représentation du monde, dans le langage parlé, dans la métaphore de la langue créole, ouvrant ainsi à l’esprit un immense champs de création de tableaux mentaux, avec ses charges de rêves, de magie que l’on ne pouvait attendre de biens meubles, mais d’êtres vivants en attente de leur condition d’homme. L’artiste plasticien n’a pas une place prépondérante dans la culture caribéenne. Cela s’explique en partie par notre passé historique, où le système de plantation n’est pas propice à l’émergence de l’image et de signes signifiants, mais plutôt un terrain fertile pour la musique et la danse. Pour l’émergence de cette discipline, il faut une vraie volonté politique, du courage pour se débarrasser de cet héritage du XIXème siècle qui consiste à croire que l’art n’est réserver qu’à une caste de privilégiés. En fait, il faut en faire un bien commun, accessible à tous, en diffusant, en enseignant l’art, de façon à en faire la clé de voûte de la politique. Paradoxalement les artistes de ces contrées doivent se débarrasser de ces préjugés paralysants où tout semble avoir été dit ou fait avant eux ; bien au contraire, ils doivent  transcender le génie créatif de leur peuple en écriture incontestable, avec sa charge d’imaginaire d’inventivité, de spiritualité que l’on met dans l’acte de création et de communication afin d’agir sur le monde. Dans l’idéal se serait déjà bien que les arts dits visuels, arts méditatifs, de ces régions puissent avoir le droit de citer au même titre que les arts de l’instant, de l’éphémère, du recommencement, pour parler de la musique et de la danse.

Réponse 2

On dit également que ceux qui ont le ventre vide sont inventifs, car nécessité fait force de loi. Il me semble que la culture en particulier peut être un puissant levier économique pour ces espaces géographiques insulaires, tant par la richesse de ces territoires que par le génie inventif de ces peuples. Comparaison n’est pas raison. Prenons le cas de la France hexagonale, où le secteur culturel rapporte six fois plus que l’industrie automobile. Le secteur culturel français fait la renommée  de la France, aussi bien dans le domaine de la mode, que dans le domaine de la gastronomie, de la joaillerie, de la parfumerie, des jardins…En somme la France vend un modèle de vie. Celui de  «la vie à la française ». Nous assistons aussi actuellement à la multiplication de prêts de collections d’œuvres d’art des musées français, dans les pays émergents. Pour être plus large, je dirais que ces petits pays qui ne sont pas extensibles, ne pourront tirer leur épingle dans le concert des nations que s’ils préconisent une politique agressive sur le plan culturel, de sorte à créer des labels de territoires, de pays et un investissement massif  assumé sur les savoirs-faires spécifiques et uniques qui existent dans ces parties du monde. Oui il faut créer, réaliser des produits à haute valeur technologique, biologique, culturelle et esthétique. Il faut irriguer tous ces savoirs dans tous les domaines d’activités économiques possibles. N’excluons surtout pas la force de l’art à générer des concepts positifs et valorisants pour un peuple, en produisant des images puissantes, des créations de héros et de mythes glorifiants, lorsque l’on maîtrise sa propre communication.

Réponse 3

Tout se vend, ici et ailleurs. Nous sommes dans un système globalisé, et l’art n’échappe pas à ce modèle économique mondial. Mais toutefois, il serait bon de se poser la question : que reste-t-il à l’art quand nous retirons la valeur marchande à l’art ? L’art serait-il un bien, un objet comme tous les autres ? Le marché normé n’est pas la seule référence. Il serait impensable que les échanges d’images ou d’œuvres ne puissent se faire entre artistes, entres particuliers, sous forme de présents, de donations, ou encore sous d’autres systèmes de valeurs anti-mondialistes ou animistes.

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